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History / Histoire
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Qu’est-ce, et à quelle fin étudie-t-on l’Histoire Universelle ?

par Friedrich Von Schiller

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Comme introduction à cette rubrique, nous présentons ici des extraits de la célèbre lecture de Friedrich Schiller, le « poète de la liberté » et auteur de l’Ode à la Joie.

Schiller fit cette lecture sur l’Histoire universelle les 26-27 mai 1789 à l’Université de Jena, en Allemagne. Ce fut son premier cours en tant professeur d’Histoire, un poste sans rémunération auquel il venait d’être nommé grâce à l’intervention de Goethe au mois de janvier de la même année. La renommée du jeune poête était déjà telle que cette première lecture eut lieu dans une salle complètement débordée. Une procession de plusieurs centaines d’étudiants tentant de trouver une salle plus grande pour le cours se forma spontanément, sous l’oeil amusé de Schiller.

Le texte complet en anglais est disponible ici.

« ... Ainsi notre histoire universelle ne serait donc jamais autre chose qu’un agrégat de fragments ; elle ne mériterait jamais le nom de science. Mais l’intelligence philosophique lui vient en aide, et, enchaînant ces fragments par des liens artificiels, elle élève l’agrégat à l’état de système ; elle le transforme en un ensemble rationnellement cohérent. Le droit de procéder ainsi découle de l’uniformité et de l’invariable unité des lois de la nature et de l’âme humaine, laquelle unité est cause que les évènements de l’antiquité la plus reculée se renouvellent dans les temps les plus récents par le concours de circonstances extérieures analogues, et que, par conséquent, des faits les plus récents, qui sont dans la sphère de notre observation, on peut, en remontant, conclure à ceux qui se perdent par delà les époques historiques, et répandre ainsi sur ces derniers quelque lumière. La méthode de conclure par analogie est en histoire, comme partout, un puissant secours ; mais il faut qu’elle soit justifiée par l’importance du but et employée avec autant de circonspection que de jugement.

« L’esprit historique ne peut pas longtemps s’occuper des matériaux du monde, sans qu’il s’éveille en lui un nouvel instinct qui tend à l’harmonie, qui l’excite irrésistiblement à assimiler tout ce qui l’entoure à sa propre nature raisonnable, et à élever tout phénomène qui s’offre à lui à la plus haute puissance qu’il ait reconnue, à la pensée. Plus il a renouvelé l’essai de rattacher le passé au présent, et plus il y a réussi : plus il est porté à unir comme moyen et intention finale ce qu’il voit s’enchaîner comme cause et effet. Peu à peu les phénomènes se dérobent, l’un après l’autre, à l’aveugle hasard, à la liberté anarchique, pour se coordonner, comme des membres assortis, en un tout concordant, qui toutefois n’existe que dans l’idée de celui qui le construit. Bientôt, il lui devient difficile de se persuader que cette suite de phénomènes, qui, dans sa pensée, a prit tant de régularité et de tendance à un but, démente ces qualités dans la réalité ; il lui devient difficile de replacer sous l’aveugle domination de la nécessité ce qui, à la lumière de l’intelligence, qu’il lui prêtait, commençait à prendre une forme si attrayante. Il tire donc de lui même cette harmonie et la transplante, hors de lui, dans l’ordre des choses extérieures, c’est à dire qu’il porte dans la marche du monde un but raisonnable, et un principe téléologique dans l’histoire du monde. Il la parcourt de nouveau avec ce principe, qu’il applique et essaye sur chacun des phénomènes que lui offre ce grand théâtre. Il le voit confirmé par mille faits qui s’accordent avec lui, et contredit par autant d’autres ; mais, tant que, dans la série des révolutions du monde, il manque encore des chaînons importants, tant que la destinée lui dérobe encore sur un si grand nombre d’évènements l’explication dernière, il tient la question pour non résolue, et cette opinion l’emporte à ses yeux qui peut offrir à l’entendement la plus haute satisfaction et au cœur la plus haute félicité.

« Il n’est pas besoin de vous avertir, je pense, qu’une histoire universelle, d’après ce dernier plan, ne sera possible que dans l’âge le plus avancé de l’humanité. L’application prématurée de cette grande mesure pourrait aisément exposer l’historien à la tentation de faire violence aux faits, et par là de reculer de plus en plus, en voulant la hâter, cette heureuse époque pour l’histoire universelle. Mais on ne peut trop tôt appeler l’attention sur ce côté lumineux, et pourtant si négligé, de l’histoire du monde, par lequel elle se rattache au plus haut objet des efforts humains. La vue, sans plus, de ce but, à ne le considérer que comme possible, ne peut manquer d’être pour un bon esprit, dans ses laborieuses recherches, un aiguillon qui l’anime et une douce récréation. Le moindre effort lui paraîtra important, s’il se voit en bon chemin ou fraye la route, ne fût-ce qu’à un très lointain successeur, pour résoudre le problème de l’ordre du monde et rencontrer l’esprit suprême dans sa plus belle manifestation.

« Traitée de cette façon, messieurs, l’étude de l’histoire universelle vous sera une occupation aussi attrayante qu’utile. Elle portera la lumière dans votre intelligence et un salutaire enthousiasme dans votre coeur. Elle déshabituera votre esprit de la vue étroite et vulgaire des choses morales, et, en déroulant devant vos yeux le grand tableau des temps et des peuples, elle corrigera les décisions précipitées du moment et les jugements bornés de l’égoïsme. En habituant l’homme à se mettre en rapport, comme partie de l’ensemble, avec tout le passé, et à s’avancer dans le lointain avenir par ses conjectures, elle lui cache les limites de la naissance et de la mort, qui enferment et resserrent si étroitement la vie de l’homme ; elle étend, par une illusion d’optique, sa courte existence en un espace infini, et substitue insensiblement l’espèce à l’individu.

« L’homme se transforme et disparaît de la scène ; ses opinions disparaissent et se transforment avec lui ; l’histoire seule demeure sans interruption sur le théâtre, citoyenne immortelle de toutes les nations et de tous les temps. Comme le Jupiter d’Homère, elle abaisse un regard également serein sur les travaux sanglants de la guerre et sur les peuple paisibles qui se nourrissent innocemment du lait de leurs troupeaux. Quelque irrégulière que soit l’action que la liberté de l’homme paraît exercer sur la marche de ce monde, l’histoire considère avec calme ce jeux confus ; car de loin déjà, son vaste regard découvre le point où cette liberté vagabonde et sans règle est menée en laisse par la nécessité. Ce qu’elle cache à la conscience vengeresse d’un Grégoire, d’un Cromwell, elle s’empresse de le révéler à l’humanité : à savoir, "que l’homme égoïste peut tendre, il est vrai, à des fins viles et condamnables, mais que sans le savoir, il en hâte et seconde d’excellentes." Nul faux débat ne peut l’éblouir, nul préjugé du jour l’entraîner ; car elle sait qu’elle verra la destinée dernière de toutes les choses. Tout ce qui cesse a eu pour elle une durée également courte ; elle conserve sa fraîcheur à la couronne d’olivier méritée, et brise l’obélisque que la vanité a érigé. En analysant le délicat mécanisme par lequel, sans bruit, la main de la nature depuis le commencement du monde, développe, d’après un plan régulier, les facultés de l’homme ; et en indiquant exactement ce qui a été fait, à chaque époque, pour l’accomplissement de ce grand plan de la nature, elle établie la vraie mesure du bonheur et du mérite, que l’erreur dominante de chaque siècle a diversement faussée. Elle nous guérit de l’admiration exagérée de l’antiquité, et du puéril regret des temps passés, et en nous rendant attentif à ce que nous possédons, elle nous empêche de désirer le retour des âges d’or d’Alexandre et d’Auguste.

« C’est à amener notre siècle humain qu’ont travaillé, sans le savoir et sans y tendre, toutes les époques précédentes. A nous sont tous les trésors que l’industrie et le génie, la raison et l’expérience ont fini par amasser dans la longue vie du monde. Ce n’est que de l’histoire que vous apprendrez à apprécier les biens auxquels l’habitude et la possession incontestée dérobent si aisément notre reconnaissance : biens chers et précieux, qui sont teints du sang des meilleurs et des plus nobles, et ont dû être conquis par le pénible travail de tant de générations ! Et qui, parmi vous, s’il joint un esprit éclairé à un cœur sensible, pourrait songer à cette haute obligation sans éprouver le secret désir de payer à la génération prochaine la dette dont il ne peut s’acquitter envers la précédente ? Il faut qu’une noble ardeur s’allume en nous à la vue de ce riche héritage de vérité, de moralité, de liberté, que nous avons reçu de nos ancêtres, et qu’à notre tour nous devons transmettre, richement augmenté, à nos descendants : l’ardeur d’y ajouter chacun notre part, de nos propres moyens, et d’attacher notre existence éphémère à cette chaîne impérissable qui serpente à travers toutes les générations humaines. Quelques diverses que soient les carrières qui vous sont destinées dans la société civile, vous pouvez apporter votre tribut. Le chemin de l’immortalité est ouvert à tout mérite, je veux dire de l’immortalité véritable, de celle où l’action vit et se propage, quand bien même le nom de son auteur devrait se perdre et ne pas la suivre. »