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Judith Jasmin
Pour la paix

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Discours prononcé au congrès annuel de La Voix des femmes, à l’Université de Montréal, le 14 septembre 1962.

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L’hiver dernier, les manchettes des journaux nous apprenaient que le premier ministre du Canada et tout son cabinet étaient anéantis dans leur abris, ainsi qu’un tiers de la population du pays … Ce n’était pas une plaisanterie macabre, mais le résultat de savants calculs de probabilité exécutés par des experts, à la suite d’un exercice militaire où le Canada avait joué le rôle de pays attaqué par des engins nucléaires, tel que cela se passerait en cas de vraie guerre. Cette fausse attaque, ces faux morts nous ont fait sourire, à l’époque ; d’abord, parce que nous étions bien vivants, y compris M. Diefenbaker… mais surtout parce que ces statistiques venaient de démontrer combien les abris souterrains seraient vains en cas de conflit nucléaire. (Nous nous en doutions bien un peu.) L’un des buts de cet exercice était justement de rendre les Canadiens suffisamment conscients des dangers d’une guerre atomique pour se décider à se construire des abris. Or, contrairement aux résultats escomptés, la confiance dans lesdits abris se mit à diminuer ; les communiqués officiels mirent une sourdine à leurs exhortations ; les mères de famille, enfin, se détournèrent des vendeurs qui annonçaient « Abris avec tout confort pour famille de cinq ou dix personnes ».

C’est à ce moment-là que nous avons commencé à penser sérieusement à lutter contre l’idée qu’une guerre atomique était inévitable. Nous nous sommes mis à écouter la voix de ceux et de celles qui disaient un peu partout dans le monde : « Il ne faut pas qu’il y ait de guerre nucléaire ; il faut désarmer ; il faut arrêter les expériences dans l’atmosphère ; il faut que les puissances qui détiennent les armes atomiques et qui, en même temps, vivent selon des idéologies différentes, négocient et acceptent de ne pas utiliser cet arsenal. Une telle guerre signifierait la fin de notre planète en temps que planète habitable par le genre humain. »

Cette crainte est-elle bien fondée ? Puisqu’il s’en trouve pour en douter, rappelons les chiffres officiels. Actuellement, les États-Unis ont en stock des bombes dont la force de déflagration équivaut à 20 000 mégatonnes, c’est-à-dire 20 000 millions de tonnes de TNT (dynamite) prêtes à être transportées par 1500 bombardiers à long rayon d’action, sans compter les 150 missiles déjà installés dans différentes bases sur trois continents. Quant à l’URSS, elle posséderait un nombre de bombes et de bombardiers qui, sans être aussi imposant, est suffisant également pour nous exterminer tous. Devant de tels chiffres, un tel ordre de grandeur, il s’en trouve encore pour s’écrier avec des airs de bon apôtre : « La paix n’est pas le bien suprême ; il vaut mieux être mort que soviétisé. » Il doit bien s’en trouver en Union soviétique de ces irréductibles champions de l’idéal marxiste, prêts à sacrifier les trois quarts du genre humain à leurs idées.

« Crois ou meurs », disaient déjà les fanatiques du Moyen Âge. Cet état d’esprit n’a pas disparu au même rythme que progressaient la science, l’industrie et le bien-être. Et s’il est des savants dans les laboratoires qui cherchent un remède pour guérir le cancer, s’il en est qui mettent au point les voyages interplanétaires, il faut qu’ailleurs, en même temps, on élabore des moyens pour éclairer la conscience humaine, pour l’éveiller au danger qui menace l’espèce et lui faire accomplir cette évolution vers une plus grande fraternité : un humanisme qui corresponde au progrès de la science du XXe siècle…

… Pour certains individus, il est devenu suspect de parler de paix comme s’il s’agissait d’une arme secrète au service de l’ennemi. Ce sont des complexes nés de la guerre. « Ceux qui avancent qu’il faut préparer la guerre pour maintenir la paix, disait Pie XII dans son message de Noël de 1948, mettent la paix en danger. » Il y a aussi ceux qui, sans désirer absolument la guerre, l’acceptent comme un remède nécessaire ou un moindre mal. Ils proclament qu’il vaut mieux être morts que rouges. Salomon, jadis, dans sa grande sagesse, a reconnu la véritable mère au cri du cœur qu’elle a lancé : « Qu’il vive cet enfant, même s’il doit appartenir à une autre. » Ces grands absolutistes de la manière forte, je les soupçonne de croire, en leur for intérieur, que la guerre n’est dangereuse que pour les autres, que se sont les autres qui se feront tuer afin qu’eux ne deviennent pas « rouges ». Ils sont en retard d’une guerre. Ce calcul était juste en 1914 et en 1939, alors qu’il y avait 50 chances sur 100 de survivre. À la prochaine guerre, si ce malheur devait arriver, ce serait l’égalité dans le désastre. Pas de déserteur possible, pas de bonnes places dans l’intendance pour ceux qui ont des relations. Tout le monde au front, y compris les enfants, les femmes et les vieillards.

Il y a évidemment tous ceux qui ne se préoccupent pas de la guerre et de ses suites possibles parce que pour eux la vie quotidienne est une victoire contre la mort : ainsi en Inde, au Brésil ou en Chine…une masse de gens misérables en butte à la famine quotidienne n’ont certainement plus aucun réflexe de défense quand il s’agit de la guerre ; leur marge de survie est trop mince. Où trouveraient-ils la force de craindre une explosion atomique ? Mais je pense à tous ceux qui jouissent du bien-être, du confort, des découvertes, des arts, d’une civilisation qui, siècle après siècle, s’est développée pour finalement leur donner mille et une possibilités d’épanouissement : loisirs, travail allégé par la mécanique, voyages, télévision, automobile, vaccin contre les maladies infectieuses…réconfortante certitude que les chances de vie ont doublé depuis cent ans, etc. Ce bilan (et j’en passe) accumulé par des générations serait mis en jeu, anéanti tout à coup par quelques hommes --- une toute petite frange de l’humanité ---, cohéritiers de ces milliards d’êtres qui nous ont précédés et qui eux n’ont jamais connu les fruits du progrès, ni même la démocratie ? Ce seraient ces hommes du XXe siècle qui décideraient de mettre un point final à tout cet apport successif ? Nous porterions, nous les contemporains, le triste honneur d’avoir écrit le mot FIN à l’aventure humaine …uniquement parce qu’un jour, possédant une arme totale, nous n’aurions pas eu la sagesse de mettre un terme à nos dissensions. Au nom d’idéologies différentes, nous serions donc prêts à décider de la survie ou de l’extinction du genre humain ! C’est une lourde responsabilité pour ceux des hommes qui justement ont le plus profité des milliers d’années de labeur et de servitude des autres que de commettre un tel geste.

Depuis l’âge des cavernes, les hommes se sont battus, ont employé la force pour régler leurs différends. « Il y aura donc toujours des guerres, disent les fatalistes … C’est dans la nature de l’homme ; la guerre est un stimulant nécessaire à son imagination. » Eh bien NON, mille fois NON ! Voilà un sophisme à rayer de nos idées un peu vite faites. Justement, nous ne vivons plus à l’âge des cavernes. Depuis, il y a eu quelques changements majeurs : l’esclavage est dépassé, la vente de filles a presque disparu de nos mœurs et on ne tue plus les vieillards parce qu’ils gênent la marche de la tribu. La guerre est une séquelle de l’âge de pierre. L’humanité à maintenant d’autres moyens de stimuler la productivité.

Cette course à la conquête de l’espace, la performance des cosmonautes, le premier homme sur la Lune, tout cela n’est-il pas plus exaltant, pour deux nations qui veulent concourir l’une contre l’autre, que d’accumuler des stocks de bombes comme n’importe quel enfant qui joue avec des boules de neige ? Si nous le voulons, notre époque peut être la plus riche en explorations, en conquêtes, en aventures, en découvertes. Tant d’exploits sont possibles dans le domaine de la recherche scientifique : exploration du cosmos, conquêtes des terres pauvres pour nourrir les populations affamées, découvertes de vaccins contre le cancer, la sclérose, le vieillissement des artères …Et aucune de ces batailles n’a besoin du fer, du feu, et du sang des hommes pour être gagnée et couvrir de gloire ses capitaines…
… La paix, ce n’est pas seulement l’absence de guerre, le bannissement des engins nucléaires, ce doit être mieux qu’une guerre froide où continuent de se développer la haine de l’ennemi, la déformation des faits, la suspicion et toute une psychose de défense qui est une forme larvée de la guerre.
Une vraie paix, c’est un état d’esprit qui accepte les autres tels qu’ils sont, même communistes pour les uns, même impérialistes-capitalistes pour les autres, et admet qu’ils puissent vivre comme nous sur la même planète. Cette paix-là, c’est celle de la maturité des hommes et des peuples. Cet esprit de paix ne peut s’instaurer que par la mise en œuvre d’une série de moyens d’éducation qui éclairent, informent les gens de chaque pays et changent les habitudes de penser, d’écrire ou d’interpréter les choses. C’est surtout à ce travail de désintoxication des esprits, de réajustement du sens des réalités que pourrait s’employer un institut de recherches pour la paix. C’est par le canal de cet institut également que l’on pourrait essayer de concevoir une information honnête qui ne soit ni déformée ni amputée. Cette courte énumération des sujets abordés --- et qui ne représentent qu’une parcelle des 49 résolutions qui seront soumises demain à l’assemblée générale de La Voix des femmes --- vous montre qu’il ne s’agit pas seulement de vœux pieux, mais de gagner la paix par le dur et habituel chemin des hommes : un travail forcené et patient.

Au moment où se tenait près de Montréal cette conférence de la Voix des femmes, une autre voix --- tragique celle-là ---, celle des grandes puissances, s’est élevée et s’est mise à proférer des menaces précises de guerre nucléaire. Plus que jamais notre vie tient à un réflexe mal contrôlé tant à Moscou qu’à Washington. La tension d’une guerre froide savamment entretenue rend ces réflexes de moins en moins rationnels. Washington et Moscou se menacent de représailles nucléaires au sujet d’une petite île qui a le tort d’être située à 100 milles des côtes de la Floride.

Nous, à Montréal, nous avons le malheur d’être situés à 40 milles d’une petite ville américaine qui s’appelle Plattsburgh, au bord du Lac Champlain. S’y trouve une installation de missiles. Des journalistes canadiens ont été invités à la visiter. Dans une fosse de 175 pieds environ, repose le long cigare muni d’une ogive nucléaire prêt à partir au signal. Il y a aussi, à Plattsburgh, 12 rampes de lancement plus une série de bombardiers chargés de bombes atomiques et qui décolleraient eux aussi au signal du Pentagone, vers une direction X. En cas de représailles de l’ennemi, Montréal fait partie du rayon de mort qui entoure Plattsburgh.

Femmes de Montréal, de Plattsburgh, du Canada, du monde entier, notre souci majeur est le même. Nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons plus rester indifférentes à ce qui se dit à Genève, à Washington ou à Moscou. Ce combat pour la paix auquel nous vous convions, il vous concerne d’une façon urgente, vous, vos enfants et votre famille. Ne pouvons-nous toutes ensemble essayer de faire entendre raison à ceux qui s’arrogent un droit de vie ou de mort sur le genre humain ? Il nous faut travailler vite, aujourd’hui. Demain, il sera trop tard. Il est déjà arrivé que des femmes unies aient séparé des combattants et mis fin à une guerre. Souhaitons que nous soyons les dernières Sabines à désarmer les derniers Curiaces et les derniers Horaces.