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BRICS Silk Road / Route de la soie
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Helga Zepp-LaRouche et Jacques Cheminade au Forum Euro-asiatique de Xi’an

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par Odile Mojon

IS—Le Forum euro-asiatique est né de la volonté des Etats membres de l’Organisation de coopération de Shangai (OCS) de se doter d’un outil leur permettant d’établir à tous les niveaux, institutionnel et autres, les échanges les plus larges. Rappelons que l’OCS est une organisation intergouvernementale régionale asiatique fondée en 2001 à Shanghai qui, outre la Chine, rassemble la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

Lancé en 2005, le Forum a lieu tous les deux à Xi’an, le berceau historique de la Route de la soie.

L’édition 2019, intitulée « Co-construire la Ceinture et la Route : coopération à haut niveau et développement de haute qualité » se donnaient pour objectif de faciliter la coopération au plus haut niveau et d’être un vecteur de développement économique et social.


Le huitième Forum euro-asiatique s’est tenu du 10 au 17 septembre à Xi’an, la capitale de la région de Shaanxi. En tant que ville historique de la route de la soie, Xi’an (en mandarin, la « Paix de l’Ouest ») était bien sûr toute désignée pour accueillir cet événement bisannuel. Placé sous l’égide du Ministère des affaires étrangères, son organisation en avait été confiée à plusieurs acteurs dont les ministères du Commerce, de l’Ecologie et de l’Environnement, le gouvernement provincial de Shaanxi, parmi d’autres acteurs institutionnels, ainsi que l’Université Xi’an Jiaotong.

Le Forum s’est imposé comme un rendez-vous à même de réunir des acteurs régionaux, et internationaux partageant un intérêt commun pour l’Initiative une Ceinture une Route. Une cinquantaine de pays y étaient représentés, dont quelques pays européens parmi lesquels la France, l’Allemagne et l’Italie. La volonté de coopération et de multilatéralisme plusieurs fois réaffirmés devant un public composé de représentants institutionnels, d’experts et de chercheurs prenait ainsi un sens plus concret, l’objectif étant en effet, selon les dignitaires ayant introduit le Forum, de créer une plate-forme favorisant l’ouverture au monde extérieur et le renforcement de la coopération stratégique.

Les « travaux pratiques » débutèrent immédiatement après la cérémonie d’ouverture et la session plénière, avec chaque participant invité à participer aux conférences thématiques relatives à son domaine d’expertise. Les conférences réparties sur différents sites étaient respectivement dédiées aux thèmes du Forum : finance, écologie, tourisme culturel, météorologie, géologie, architecture, science, technologie, éducation, etc. A cela s’ajoutaient plusieurs manifestations organisées par le Forum en lien avec les thématiques abordées : expositions, visite d’usines, ou rencontres. La portée de l’événement a été relayé auprès du public par plusieurs articles ou émissions que lui ont consacré la presse et les chaînes de télévision.

Une contribution précieuse au dialogue des civilisations

Dans ce contexte, il était donc significatif que Mme Zepp-LaRouche, présidente et fondatrice de l’Institut Schiller, et Jacques Cheminade, président de Solidarité et Progrès, tous deux connus pour leur compréhension des enjeux internationaux et du changement de paradigme associé aux Nouvelles Routes de la soie, aient été invités à s’exprimer dans le cadre de la conférence des Think Tanks dont le thème était celui de la la coopération eurasiatique (2019 Euro-Asia Economic Forum Think-Tank meeting).

Mme LaRouche s’étant vue confier l’honneur de prononcer le discours d’introduction, elle s’est adressée au public du point de vue de l’étonnement que ne peut manquer de susciter l’intensité du « China bashing » et la suspicion plus ou moins généralisée des Occidentaux à l’égard de la Chine.

D’autant que l’expérience vécue par les Chinois ces dernières années, avec le projet des Nouvelles Routes de la soie, est tellement unique qu’elle rend encore plus incompréhensible cette réaction venant, nous l’ajoutons ici, de pays ayant ont eux-mêmes profité de cette succes story avec la hausse du PIB mondial qu’elle a entraîné.

Faut-il le rappeler, en six années seulement, l’Initiative une Ceinture une Route (ICR) a été synonyme de réussites impressionnantes rendues possibles par son ouverture dès le début à tous les pays du monde ! L’ICR a connu une extension extraordinaire incluant la participation de 130 pays. Il suffit de mentionner, parmi bien d’autres exemples, la création de six grands corridors de développement et la perspective de 30.000 km voies de trains à grande vitesse qui relieront bientôt les villes chinoises pour donner une mesure de ce qui a été réalisé et des mutations en cours.

La difficulté des Chinois à comprendre la violence de ces réactions vient principalement de ce qu’ils ne peuvent s’imaginer combien la vision du monde des Occidentaux est totalement biaisée par la géopolitique et presque un demi-siècle d’un changement de paradigme qui a vu l’émergence de l’ultra-libéralisme au début années soixante-dix.

Le point de basculement a été 1971 et la fin du système de Bretton Woods, comme l’a montré Mme LaRouche. C’est à ce moment-là que l’engrenage s’est mis en place, avec le développement d’une économie spéculative dont le stade ultime est aujourd’hui atteint, ainsi que l’illustre les taux d’intérêt négatifs pratiqués par les banques et les milliards de dollars déversés sur les marchés sans parvenir à stabiliser la situation. Lyndon LaRouche avait très tôt mis en garde contre ce changement, lancé sous Nixon, et qui a entraîné la dérégulation des marchés. Il avait notamment souligné comment celle-ci risquait d’entraîner une nouvelle dépression et la réémergence du fascisme. Surtout, il a montré comment la contre-culture rock/drogue/sexe fut l’ingrédient indispensable de ce changement de modèle économique en induisant un pessimisme sur la nature humaine et sur l’idée même de progrès.

Après la mort de Mao en 1976, la Chine aurait pu être tentée de prendre la même direction que les pays occidentaux, à un moment où la Bande des Quatre avaient imposé une politique hostile à la technologie, mais elle opta finalement pour « une économie réelle dirigiste, basée sur l’innovation et financée par du crédit public. » Ce modèle avait de nombreux points communs avec les conceptions ayant assuré la réussite des pays occidentaux que ce soient celles du premier secrétaire au Trésor de la jeune république américaine, Alexander Hamilton, l’économiste allemand Friedrich List, ou encore, comme le mentionna Jacques Cheminade dans sa présentation, l’école de la planification indicative française, bref, précisément le courant de pensée économique rejeté par les écoles modernes d’économie et les politiques.

L’éducation esthétique

Il est toutefois impossible de comprendre le succès de l’ICR sans prendre en compte la dimension culturelle de la tradition confucéenne ; une tradition vieille de 2500 ans et n’ayant connu qu’une brève interruption de dix ans, pendant la révolution culturelle. Là où la culture occidentale moderne accorde une importance prépondérante à l’individualisme, la vision confucéenne place le bien commun en premier et accorde une importance primordiale à la nécessaire éducation du caractère. De ce point de vue, le développement du caractère moral est considéré comme l’objectif essentiel de l’éducation. Exprimé d’une manière spécifique au confucianisme, ce concept est pourtant bien présent et ancré dans la pensée occidentale. Il a notamment été développé par le philosophe et poète Friedrich Schiller qui soulignait l’importance du développement du caractère pour former de belles âmes.

A l’opposé de tous les dirigeants occidentaux, cet enjeu soit parfaitement compris par le président Xi Jinping lui-même, comme en atteste ses échanges avec les professeurs de l’Académie des Beaux-Arts (CAFA) mais il faut aussi y voir l’influence du pédagogue Cai Yuanpei, le premier ministre de l’Education de la République provisoire de Chine et le créateur du système d’éducation de la Chine moderne.

Ce grand pédagogue n’est pas inconnu en Europe où il vint étudier à partir de 1907. Outre ses études à Leipzig, ses voyages en Allemagne [et en France - NdlR] avaient également pour but de rechercher et d’étudier les méthodes pédagogiques et les systèmes d’éducation les meilleurs. Dans sa conception de l’éducation, Cai Yuanpei accorde une grande importance à la musique et à l’art, le sens de l’harmonie et du beau, si important dans la culture chinoise. C’est l’éducation esthétique, qu’il baptise meiju.

Face à cela, il est d’autant plus consternant de constater qu’il est aujourd’hui quasi impossible pour les Occidentaux d’accorder leur confiance aux Chinois [ou à quiconque n’est pas considéré comme leur « ami » – NdlR], un résultat qui n’est pas étranger aux décennies de changement de paradigme culturel qu’ils ont vécut et qui les a conduit à ne concevoir les interactions humaines que comme un jeu à somme nulle. De même, il leur est quasi impossible de concevoir que le bien, voir même la simple recherche du bien, puisse exister. D’où l’urgence pour eux de renouer avec leur histoire, de se réapproprier ce que furent les Traités de Westphalie et les conceptions qui ont permis de mettre fin à 150 ans de guerres de religion meurtrières.

Aujourd’hui, à la vision très confucéenne d’une « communauté d’avenir partagé de l’humanité » que propose Xi Jinping, rien ne semble répondre, du côté occidental alors qu’il s’agit pourtant d’une notion bien vivante dans la pensée occidentale et brillamment illustrée par le grand philosophe allemand Leibniz, un exemple vivant avec ses recherches sur la pensée chinoise, de ce que les grands développements ont toujours eu lieu grâce à l’apport des autres cultures.

La présentation de Jacques Cheminade en donna une nouvelle illustration en rappelant les efforts de nombreux Occidentaux pour tenter de bâtir une architecture organisée de coopération entre l’Europe et la Chine et combien nous leur sommes redevables.

Aujourd’hui, toutefois, la réalité qui est la nôtre est celle de l’extrême urgence face à un système financier mondial sur le point de s’effondrer et qui ne trouve comme seule alternative que l’Initiative une Ceinture une Route.

Si le président Xi Jinping a clairement offert la participation à un nouvel ordre économique gagnant-gagnant, les réponses du monde occidental ne sont pas à la hauteur de l’époque. Certes, le président Macron a reconnut le 27 août lors de son discours aux ambassadeurs que le monde à changé et qu’un nouvel esprit soit prévaloir dans les relations entre nations. Mais il faudra plus que des paroles pour être crédible. En particulier, comme l’a expliqué Jacques Cheminade, président de Solidarité et Progrès et ancien candidat à l’élection présidentielle, il serait souhaitable que les « pays européens comprennent que le Treizième Plan Chinois et la vision du Made in China 2025 sont dans notre intérêt commun ».

C’est un changement de vision qui est nécessaire tant au niveau de l’Union européenne que de la France afin de créer les conditions de « détente, d’entente et de coopération » que le Général de Gaulle avait identifiés comme la clef de voûte d’une véritable politique étrangère de la France.

Les ferments de cette politique existent en France. Si ce n’est à l’échelle officielle, ils sont présents là où des hommes se battent en ce sens. C’est le cas de Montargis, qui lance son programme Université 3000 spécialisé dans l’intelligence artificielle pour accueillir des étudiants chinois dès l’an prochain.

Cette petite ville française, qui accueilli entre 1919 et 1924 des travailleurs/étudiants chinois promis à un destin hors du commun en tant que fondateurs du Parti communiste chinois, devrait nous inciter, en France et en Europe, à re-penser ce qu’est la Chine. Alors que la France émergeait à peine dans la recomposition de l’Europe après la chute de l’Empire romain, Xi’an, sous la dynastie des Tang (618-907), fut la première ville du monde comptant deux millions d’habitants et la civilisation chinoise avait déjà de nombreux accomplissements à son actif. Il est donc pour le moins très ironique d’accuser aujourd’hui la Chine d’imiter, si ce n’est de voler, nos technologies, alors que nous lui sommes redevables d’un grand nombre de ses inventions.

Aujourd’hui, une coopération entre la Chine et la France est parfaitement légitime et peut se décliner au travers nombre de projets concrets dans les domaines du nucléaire, de l’aéronautique, du spatial, de la santé ou encore des villes intelligentes et écologiques. Il faut y ajouter l’aménagement du territoire, un domaine qui consiste à combler les écarts économiques et sociaux entre les campagnes et les villes et, enfin, une coopération sur le développement des nations africaines.

En conjuguant le meilleur de la Chine et du monde occidental, nous nous donnerons les moyens de nous libérer des conceptions impériales imposées au monde par la City de Londres et Wall Street et, surtout, de créer les conditions pour un Age de raison. Cela ne pourra se faire sans la Russie, l’Inde, la Chine, les Etats-Unis qui doivent s’unir pour bâtir un nouveau système économique, le Nouveau Bretton Woods de Lyndon LaRouche, vers lequel les Nouvelles Routes de la soie ouvrent la voie.

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Helga Zepp-LaRouche, Jacques Cheminade et le professeur Shi Ze

Retours du terrain

Ces deux discours, aux accents sans doute inhabituels d’un point de vue chinois, ont suscité plusieurs questions permettant d’aborder le pessimisme culturel profond qui mine les sociétés occidentales, une dimension difficile à imaginer pour un pays tourné vers l’avenir et qui se forge dans la réalisation d’une œuvre titanesque.

Les discours prononcés par les experts et chercheurs chinois ou d’autres pays de l’OCS ont d’ailleurs donné un sens plus palpable de cet extraordinaire projet en construction sur un espace immense et ont permis de mieux comprendre certains aspects stratégiques.

Le professeur Shi Ze, chercheur à l’Institut à l’Institut chinois des Etudes internationales et spécialiste de la Russie, a ainsi abordé la « Coopération au sein de la grande Eurasie en tant que focus de la relation stratégique entre la Russie et la Chine ». Au delà des liens d’amitié Vladimir Poutine et Xi Jinping ont su tisser, la coopération étroite des deux pays constitue un pilier essentiel à la stabilité et aux chances de paix dans le monde, au grand déplaisir des néoconservateurs anglo-américains qui s’activent pour amadouer la Russie, après l’avoir diabolisée, et aboutir ainsi à l’isolement et à l’affaiblissement de la Chine.

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Professeur Shi Ze

Ce calcul aussi cynique que hasardeux, dont les Chinois comme les Russes sont parfaitement conscients, est voué à l’échec. La nature des relations entre les deux pays, les engagements pris, les relations d’amitié entre leurs dirigeants constituent déjà un aspect clef mais il y a aussi la réalité socio-économique derrière les chiffres données par le professeur Shi Ze qui montre la dimension concrète qui unit les deux pays. La réalité de leurs relations est aujourd’hui plus que jamais dans l’approfondissement et le renforcement de leur coopération car, en dépit des prouesses technologiques qui améliorent considérablement la vie de la population, ce qui reste à faire est considérable.

Parmi les nombreux sujets posant de questions essentielles, il faut également retenir le discours de Guo Jianwei, inspecteur pour la filiale à Xi’an de la Banque populaire de Chine. Il est intervenu sur la « Stratégie financière de la Route de la soie : nouvelles idées, nouvelles méthodes et nouveaux schémas ». Derrière cet intitulé académique, c’est la question cruciale de l’architecture financière déterminant la réalisation concrète des projets. Un sujet d’autant plus « subversif » qu’il met en exergue le violent contraste entre la Chine et les pays occidentaux quant à la philosophie dictant l’emploi des ressources financières. Dans un cas, des capitaux dirigés vers les investissements dans l’économie physique et générant d’impressionnants retours sur investissements, de l’autre une économie purement financière où l’argent est devenu un agent de destruction de la base physique et humaine des sociétés occidentales.

Parmi les défis auxquels la Chine est confrontée, celui des déséquilibres géographiques n’est pas le moindre. Peu d’ouvertures naturelles dans ce territoire immense qui se heurte à des verrous que sont les déserts et les chaînes montagneuses d’un côté et sa dépendance envers le détroit de Malacca de l’autre. La question de « l’ouverture » et, notamment, du désenclavement des provinces de l’ouest ne sont donc pas de vains mots et donnent tout son sens au partenariat avec les pays adjacents.

Zhang Xiaolei, directeur du Département des sciences et de la technologie du Xinjiang, a ainsi donné un panorama des « Vingt ans de coopération scientifique et technologie entre la Chine, le Kazakhstan, la Russie, la Mongolie et l’Altaï » une coopération qui ne s’arrête pas aux acteurs régionaux mais inclut des programmes de coopération internationale dans des domaines très varié depuis l’agriculture, jusqu’à l’astronomie en passant par la santé. L’observatoire d’Urumqi est déjà partenaire de programmes de l’International Joint Research Center mais une grande importance est accordée à différents autres programmes scientifiques internationaux (géologie, santé, etc.).

Si la question des infrastructures physiques de communication est revenue régulièrement, une réflexion originale a également été présentée par Khalid Umar, le directeur de l’Unité de planification stratégique du CAREC (Coopération économique régionale d’Asie centrale), une instance de coopération regroupant 11 pays d’Asie centrale et la Chine, proposant de bâtir des corridors de la connaissance le long des Routes de la soie.

Il faut mentionner également deux thèmes transversaux qui ont fait leur apparition dans plusieurs présentations. En effet, l’environnement et le tourisme illustrent le type de problèmes légitimes engendrés par le succès de l’Initiative une Ceinture une Route. Dans la fièvre de construction de ces dernières années, la Chine s’est trouvée confrontée à de graves problèmes environnementaux. L’enjeu est reconnu, pris en compte et s’est déjà traduit par un engagement dans le domaine de l’énergie (nucléaire et renouvelables) et les villes nouvelles (projets avec la France notamment).

Quant au tourisme, il témoigne de l’apparition d’une classe moyenne qui a maintenant suffisamment de moyens et de loisirs pour découvrir le monde (150 millions de touristes chinois dans le monde) et son propre pays... Une première dans l’histoire de la Chine, où tout un chacun peut circuler facilement grâce à des infrastructures modernes et performantes. C’est aussi l’occasion de rencontrer ses compatriotes d’autres régions, de se connaître, de tisser des liens tout en découvrant son propre pays et toute sa richesse.

Un gigantesque processus d’éducation de toute une population est en cours et ne s’arrêtera pas là. La volonté de donner une direction, d’anticiper et d’accompagner au mieux ces évolutions est perceptible et a été au cœur de ce Forum.
Comme l’a expliqué Mme LaRouche, côté chinois, un aspect crucial pour la pérennité du projet sera, paradoxalement, d’investir dans une étude approfondie de l’histoire et de la culture occidentale (à commencer par celle de ses grands penseurs aujourd’hui négligés), d’en comprendre les ressorts afin de reconnaître quelles erreurs ont été commises qui ont amené notre société à se renier et ont pavé la voie à la situation de décomposition actuelle. L’intérêt d’un tel Forum est aussi en cela.

Aider l’Ouest à mieux comprendre l’ICR

Pour la plupart des Chinois, il est très difficile de comprendre pourquoi tant d’institutions occidentales ont une réaction aussi négative à l’égard de l’Initiative une Ceinture, une Route (ICR), et pourquoi on voit se répandre depuis quelque temps un sentiment antichinois, volontairement fomenté. Ou encore pourquoi aux Etats-Unis, par exemple, les chercheurs et 450 000 étudiants d’origine chinoise sont soupçonnés d’être des espions, ce qui rappelle les pires moments de l’ère maccarthyste. Dans le même temps, en Europe, on entend des accusations similaires de la part des autorités en charge de la sécurité. Les Chinois ont du mal à comprendre cela parce qu’ils voient la réalité de l’ICR sous un angle complètement différent.

Pour le peuple chinois, l’expérience des 40 dernières années de réforme et d’ouverture depuis l’époque de Deng Xiaoping est une incroyable réussite. D’un pays en développement relativement pauvre (comme je l’ai vu moi-même en 1971 lorsque je m’y suis rendue pour la première fois), la Chine est devenue la deuxième et même, dans certains secteurs, la première économie nationale du monde. Huit cents millions de personnes sont sorties de la pauvreté ; il s’est constitué une classe moyenne de 300 millions de personnes plutôt aisées et 600 millions bénéficieront bientôt d’un bon niveau de vie. La modernisation avance à un rythme sans précédent dans le monde, comme en témoigne, par exemple, la mise en place d’un réseau ferroviaire à grande vitesse de 30 000 kilomètres qui reliera bientôt toutes les grandes villes.

Depuis que le président Xi Jinping a inscrit la Nouvelle Route de la soie à l’ordre du jour en septembre 2013 au Kazakhstan, la Chine offre à tous les autres Etats une coopération « gagnant-gagnant » sur le modèle de réussite chinois. Au cours des six années qui se sont écoulées entre-temps, l’ICR a connu une extension extraordinaire, à laquelle se sont associés plus de 130 pays et plus de 30 grandes organisations internationales. Dans le cadre de ce projet d’infrastructure, le plus vaste de l’histoire humaine, on a ouvert six grands corridors, construit des lignes ferroviaires, élargi des ports, créé des parcs industriels et des villes scientifiques, et les pays en développement se voient offrir pour la première fois l’occasion de surmonter la pauvreté et le sous-développement.

Dès le début, l’Initiative Ceinture et Route s’est voulue ouverte à tous les pays du monde. Le président Xi Jinping a non seulement offert explicitement aux Etats-Unis et à l’Europe d’y coopérer, mais il a également déclaré dans de nombreux discours qu’il proposait un tout nouveau modèle de coopération internationale entre nations, au nom de la « communauté pour l’avenir partagé de l’humanité ». Il propose ainsi une conception supérieure de la coopération, sans précédent dans l’histoire, qui renverse la géopolitique pour la remplacer par un système de développement harmonieux au profit de tous. En ce sens, l’ICR constitue le fondement économique absolument nécessaire d’un ordre de paix pour le XXIe siècle !

Alors que dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, et même dans certains pays européens, la Nouvelle Route de la soie est saluée comme la vision la plus ambitieuse et comme un concept de « paix par le développement » (comme l’avait formulé le pape Paul VI dans son encyclique de 1967 Populorum Progressio), ses adversaires la qualifient de « concurrence de systèmes ». De nombreux Chinois ne comprennent pas cette réaction violente inspirée par la géopolitique. En même temps, l’Occident commence à s’habituer aux changements qui ont fondamentalement altéré son orientation politique et ses valeurs depuis près de 50 ans.

En effet, depuis 1971, on y voit s’opérer un changement de paradigme, allant en direction opposée à celle empruntée par la Chine.

Vers un nouveau fascisme

Lorsque, le 15 août 1971, le président Nixon déclencha la désagrégation du système de Bretton Woods, avec ses taux de change fixes et l’étalon de réserve en or du dollar, il posa les jalons d’un renoncement croissant à la politique orientée vers l’économie réelle, en faveur d’une politique de plus en plus axée sur l’optimisation des profits monétaires de l’économie financière.

Cette tendance fut renforcée par la suppression en 1999 du système de séparation bancaire (loi Glass-Steagall) et par la dérégulation complète des marchés financiers qui en résulta, entraînant des bulles financières à répétition et finalement le krach boursier de 2008. Cependant, les banques centrales n’ont absolument rien fait pour éliminer les causes de ce krach. Au contraire, elles ont encouragé la spéculation dans l’économie-casino aux dépens de l’économie réelle, au moyen d’un assouplissement quantitatif soutenu, de taux d’intérêt nuls, voire négatifs, comme on le voit aujourd’hui. De ce fait, le système financier transatlantique est menacé d’un krach encore plus dramatique qu’il y a 11 ans.

Dès le mois d’août 1971, mon mari l’économiste américain Lyndon LaRouche, récemment décédé, avait averti avec clairvoyance que la poursuite de la politique monétariste de Nixon mènerait à une nouvelle dépression et un nouveau fascisme, à moins de la remplacer par un nouvel ordre économique mondial.

En 1972, LaRouche s’éleva également contre la thèse malthusienne du Club de Rome, selon laquelle on aurait atteint les « limites à la croissance ». C’est une doctrine fallacieuse sur laquelle repose aujourd’hui encore tout le mouvement environnementaliste, et qui a conduit à « écologiser » une bonne partie des partis politiques occidentaux.

LaRouche y riposta dans son livre Il n’y a pas de limite à la croissance, dans lequel il insiste sur le rôle de la créativité humaine en tant que moteur du progrès scientifique et technologique, ce dernier étant le facteur qui définit ce qu’est une « ressource ». Dans le même temps, il avertit que le basculement des valeurs vers la contre-culture rock-drogue-sexe, qui accompagnait cette politique économique néolibérale, détruirait, à moyen terme, les facultés cognitives de la population, provoquant non seulement une crise culturelle, mais aussi la chute de la productivité de l’économie.

C’est précisément là où nous en sommes aujourd’hui

Or, la Chine a choisi la voie opposée en 1978. Elle a remplacé la politique hostile à la technologie de la Bande des Quatre par une économie réelle dirigiste, basée sur l’innovation et financée par du crédit public.

Ce que l’on ne comprend pas en Occident, c’est que le modèle économique chinois est identique, dans ses principes fondamentaux, au « Système américain » tel qu’il fut développé par le premier secrétaire au Trésor de la jeune République américaine, Alexander Hamilton, avec son concept de Banque nationale et de création de crédit souverain. Ce concept fut élaboré par l’économiste allemand Friedrich List, qui est très connu en Chine ; il fut à l’origine de la démarche d’Henry C. Carey, le conseiller économique de Lincoln, et il influença la politique économique de la Reconstruction Finance Corporation (organisme de financement de la reconstruction) de Franklin Roosevelt, qui lui permit de sortir les Etats-Unis de la dépression des années 1930. La Reconstruction Finance Corporation servit par la suite de modèle au Kreditanstalt für Wiederaufbau, grâce à laquelle l’Allemagne organisa sa reconstruction d’après-guerre et son miracle économique.

Aujourd’hui donc, la Chine reproduit ce qui fut à la base du succès économique des Etats-Unis et de l’Allemagne, avant qu’ils n’abandonnent cette politique pour la remplacer par le modèle néolibéral, dont on peut constater le « succès » chez le plus grand trader en produits dérivés du monde, la Deutsche Bank en faillite.

Cai Yuanpei et l’éducation esthétique

Un aspect extrêmement important du succès de l’ICR, qui est mal compris en Occident et qui, à mon avis, n’est pas suffisamment mis en valeur en Chine, concerne l’orientation culturelle fondamentale de la tradition confucéenne de la société chinoise, vieille de 2 500 ans, et qui n’a été interrompue que pendant les dix années de la Révolution culturelle. En vertu de cette tradition, le bien commun joue un rôle plus important que l’individualisme, qui a acquis une plus grande signification en Occident depuis la Renaissance, mais qui est devenu, dans une certaine mesure, un but en soi avec le changement libéral de valeurs que nous vivons, pour dégénérer dans l’idée que « tout est permis ».

La tradition confucéenne implique également de considérer le développement du caractère moral comme l’objectif suprême de l’éducation, exprimé dans le terme junzi, qui correspond à peu près au concept de « belle âme » développé par Friedrich Schiller. Il est donc acquis en Chine, depuis plus de deux mille ans, que le respect de la morale publique et la lutte contre les défauts de caractère de la population sont les conditions préalables pour une société hautement développée.

En Occident aujourd’hui, depuis l’abolition du modèle d’éducation idéale de Humboldt, centré sur la formation du « beau caractère », s’est instauré le Zeitgeist, l’esprit du temps, qui va complètement à l’encontre de l’idée de perfectionnement moral. C’est donc uniquement du point de vue du système libéral que l’on pourrait qualifier le système de Chine d’ « autoritaire », mais en aucun cas du point de vue de sa propre histoire culturelle.

Quiconque veut comprendre les intentions de Xi Jinping doit tenir compte de sa réponse à la demande formulée par huit professeurs de l’Académie centrale des beaux-arts (CAFA), il y a environ un an, dans laquelle il soulignait l’importance exceptionnelle de l’éducation esthétique pour le développement spirituel de la jeunesse chinoise. L’éducation esthétique joue un rôle décisif dans le développement d’un bel esprit, selon lui, elle remplit d’amour les étudiants et favorise la création de grandes œuvres d’art.

Confucius avait déjà compris que l’étude de la poésie et de la bonne musique devait jouer un rôle déterminant dans l’éducation esthétique de l’homme. Mais une autre clé indispensable pour comprendre la vision de Xi Jinping – non seulement du « rêve chinois », mais aussi du développement harmonieux de toute la communauté humaine – se trouve en la personne du savant qui créa le système d’éducation moderne de la Chine, Cai Yuanpei, le premier ministre de l’Education de la République provisoire de Chine. Au cours de ses voyages en quête des meilleurs systèmes d’éducation de son époque, Cai tomba finalement, à Leipzig, sur les écrits esthétiques de Baumgarten et de Schiller et, à travers les écrits de l’historien de la philosophie Wilhelm Windelband, prit connaissance du concept éducatif de Wilhelm von Humboldt. Il fut totalement enthousiasmé par l’affinité entre l’éducation esthétique de Schiller et la morale confucéenne, reconnaissant que Schiller avait influencé l’esprit du classicisme allemand avec une « grande clarté ».

Cai mit à profit ces idées pour moderniser le système d’éducation chinois, créant un nouveau terme pour l’éducation esthétique, meiju. Cela renforçait l’idée, déjà présente chez Confucius, selon laquelle l’ennoblissement du caractère peut être obtenu par une immersion dans le grand art classique, de façon à jeter un pont entre le monde des sens et la raison. Dans un essai du 10 mai 1919, Cai consigne des réflexions qui pourraient également servir de pont pour les problèmes actuels de l’Occident :

« Je pense que la racine des problèmes de notre pays réside dans la vision à court terme de tant de personnes qui veulent un succès rapide ou de l’argent rapide, sans aucune pensée morale supérieure. L’éducation esthétique est le seul remède. »

Le bien n’est-il plus concevable ?

Aujourd’hui, beaucoup en Occident ont du mal à croire que la Chine poursuive sérieusement une coopération gagnant-gagnant, parce qu’ils sont trop habitués au changement de paradigme décrit plus haut, qui a pour prémisse que toutes les interactions humaines sont forcément un jeu à somme nulle. Mais nous, Occidentaux, ferions bien de nous rappeler que le traité de Westphalie de 1648, qui mit un terme à 150 ans de guerre de Religion, a établi le principe selon lequel un ordre de paix durable doit tenir compte des intérêts des autres. C’est le traité de Westphalie qui établit le droit international et jeta les bases de la Charte des Nations unies.

C’est l’Occident, et non la Chine, qui s’est écarté des principes énoncés dans ce traité, tels que le respect absolu de la souveraineté de tous les Etats, pour défendre à la place des concepts comme le soi-disant R2P (droit de protéger), ou les guerres d’intervention « humanitaires » et autres changements de régime à coups de « révolutions de couleur », comme on le voit actuellement à Hong Kong.

La vision de Xi Jinping d’une « communauté d’avenir partagé de l’humanité » correspond à la notion confucéenne du développement harmonieux de tous, tradition que Cai Yuanpei enrichit de réflexions essentielles. Il conçoit le rêve d’une « grande communauté du monde entier » (datong shijie), qui serait harmonieuse, sans armées ni guerres, et qui pourrait se réaliser à travers le dialogue des cultures. Il compara l’assimilation d’une autre culture par un peuple au corps humain qui doit respirer, manger et boire pour vivre. En effet, un regard sur l’histoire montre que tout développement de l’humanité vers un niveau supérieur a toujours été le fruit d’une rencontre entre différentes cultures.

Il est révélateur que pratiquement aucun analyste ni homme politique occidental n’ait répondu de manière significative à l’idée de Xi Jinping d’une « communauté de destin pour l’avenir de l’humanité ». Si l’on en fait mention, c’est seulement en passant, comme si ce n’était que pure propagande communiste, ou l’annonce par la Chine de son intention de jouer à l’avenir un rôle de premier plan sur la scène mondiale. Pourtant, ce que Xi a déclaré au 19e Congrès national du Parti communiste chinois (PCC) en 2017, c’est que d’ici 2050, aux alentours du centième anniversaire de la fondation de la RPC, le peuple chinois devrait connaître la démocratie, le respect des droits de l’homme, un développement culturel et une vie heureuse. Et pas seulement les Chinois, mais tous les peuples de cette planète.

Ceci pose implicitement la question - et y apporte une réponse positive - qui devrait occuper tous les philosophes, scientifiques et hommes d’Etat, au vu des nombreux développements chaotiques sur notre planète : l’espèce humaine peut-elle se donner un ordre garantissant sa survie à long terme, et respectant la dignité de l’homme en tant qu’espèce créatrice ? Le concept de Xi Jinping d’une seule communauté pour un avenir partagé implique clairement que l’intérêt de l’humanité dans son ensemble doit primer, les intérêts nationaux pouvant ensuite être définis en accord avec cette notion.

L’Occident doit revenir à Cuse, Leibniz, Schiller

Afin de maintenir à ce niveau les délibérations sur ce nouvel ordre de « gouvernance internationale réformée » à façonner, nous autres, Occidentaux, devons revenir à nos traditions humanistes, que le système libéral a écartées. On trouve des idées adéquates chez Nicolas de Cuse, pour qui une concordance de macrocosmes n’est possible que grâce au développement harmonieux de tous les microcosmes. Ou encore chez Gottfried Leibniz et son idée d’une harmonie pré-stabilisée de l’univers, dans laquelle un ordre supérieur est possible, car avec un développement supérieur, les degrés de liberté augmentent et nous vivons donc dans le meilleur des mondes possibles. Ou bien, dans l’idée de Friedrich Schiller, qu’il n’existe aucune contradiction entre le citoyen du monde et le patriote, car tous deux sont orientés vers le bien commun pour l’avenir de l’humanité.

En conclusion, la Chine doit aider l’Occident à comprendre le concept qui sous-tend la Nouvelle Route de la soie. Au lieu de réagir de manière défensive aux attaques anti-chinoises, elle devrait mettre en valeur les époques les plus brillantes de sa propre histoire avec d’autant plus de fierté et d’assurance : la profondeur de la théorie morale confucéenne, qui inspira la philosophie morale de Benjamin Franklin, la profondeur de la poésie chinoise, la beauté de la peinture Literati. En retour, la Chine devrait mettre l’Occident au défi de faire revivre ses propres traditions humanistes, celles de la Renaissance, de Dante, Pétrarque et Brunelleschi, de la culture classique de Bach, Beethoven et Schiller, et de ses traditions républicaines en matière politique. Le problème ne pourra être résolu que si l’Occident s’impose un vaste « rajeunissement », faisant revivre les idées d’Alexander Hamilton, de Friedrich List et de Henry C. Carey.

Leibniz était enthousiasmé par la Chine et il tenta d’en connaître le plus possible auprès des missionnaires jésuites. Fasciné de voir que l’empereur Kangxi était parvenu aux mêmes conclusions mathématiques que lui, il en conclut qu’il existe des principes universels accessibles à tous les peuples et à toutes les cultures. Il pensait même que les Chinois étaient moralement supérieurs. Il écrit : « A la lumière de la décadence morale croissante, il semblerait presque nécessaire qu’on nous envoie des missionnaires chinois, qui pourraient nous enseigner l’application et la pratique d’une théologie naturelle. Je crois donc que si un sage était choisi pour juger non pas de la beauté des dieux, mais de l’excellence des peuples, il donnerait la pomme d’or aux Chinois. »

Les petites et moyennes industries (PMI), en Allemagne et ailleurs, ainsi que des villes comme Gênes, Vienne, Zurich, Lyon, Duisbourg et Hambourg, et bien d’autres encore, en sont venues depuis longtemps à comprendre le potentiel que représente non seulement l’expansion des relations bilatérales, mais surtout l’expansion de la coopération dans des pays tiers, par exemple sous forme de l’industrialisation de l’Afrique et de l’Asie du Sud-ouest.

L’enthousiasme suscité par la coopération internationale dans le domaine spatial (coopération de l’ESA dans des projets de l’Agence spatiale chinoise, coopération internationale prévue sur la future station spatiale chinoise, construction d’un village lunaire international et terraformation de Mars) montre clairement que la vision de Xi Jinping d’une communauté de destin partagé pour l’avenir de l’humanité est à notre portée.