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Liban : le peuple réclame ses droits inaliénables !

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Par Christine Bierre
Éditrice en chef du journal Nouvelle Solidarité

S&P—Trois semaines après ce 17 octobre, où tel un torrent, presqu’un quart de la population – 1 600 000 personnes - s’est déversée sur les principales villes du pays pour exiger la fin de la corruption, la révolution poursuit inébranlablement son cours au Liban. Toutes confessions confondues – une grande première pour ce pays – les manifestants se sont déployés, en citoyens responsables, exigeant le départ de tous les hauts responsables et membres du gouvernement et une réorientation de la politique économique du pays.

Peu à peu, l’existence d’un Comité de coordination de la Révolution (CCR) est devenue publique. Cet organe central de la révolution est constitué de 103 mouvements différents, parmi lesquels des militaires à la retraite, des enseignants contractuels, des représentants des différentes villes et régions (Tyr, Tripoli, Hermel, Nabatiyé, Akkar), ainsi que le parti Sabaa, le mouvement Mouwatinoun wa Mouwatinat, des politiques du courant Canal historique, ou encore l’Association pour le mariage civil au Liban. En attendant d’autres.

Lors d’un premier rassemblement, le CCR a exigé la démission immédiate du gouvernement, la formation d’un gouvernement de salut national constitué de personnes n’étant pas issues de la classe dirigeante, chargé de récupérer l’argent volé par ceux qui ont exercé le pouvoir depuis 1990 jusqu’à aujourd’hui ! Le comité réclame également la tenue d’élections législatives anticipées sur la base d’une nouvelle loi électorale, dans un délai de six mois, et la fin du confessionnalisme en politique.

Si l’attaque contre la corruption constitue déjà une revendication très forte dans ce pays où la perception de la corruption est l’une des plus élevées au monde, l’exigence d’en finir avec le confessionnalisme n’en est pas moins importante. Le CCR envisage la mise en application de l’article 22 de la Constitution, qui prévoit d’abolir le système unicaméral actuel, basé sur la seule Chambre des représentants, élue en fonction de quotas déterminés par l’importance des communautés confessionnelles, pour le remplacer par un système bicaméral, où un Sénat serait ajouté. In fine, seul celui-ci serait élu selon des critères communautaires ; la Chambre serait élue sur la base des programmes présentés par les partis ou courants politiques.

Les manifestants ont aussi des revendications économiques car la situation est dramatique : chute du niveau de vie pour les classes moyennes et populaires, infrastructures de base délabrées (l’eau et l’électricité notamment), chômage endémique, absence d’avenir pour les jeunes. Des composantes du CCR se battent pour mettre fin à l’économie de rente financière et pour réorienter les activités vers le secteur productif : exploitation des hydrocarbures, modernisation des services publics (eau, électricité) ainsi que des infrastructures routières, portuaires et autres, et l’industrialisation du pays.

Classe politique KO ?

L’ampleur, la force du mouvement mais aussi son très grand civisme n’ont laissé d’autre choix au gouvernement que d’octroyer une première concession. Le 29 octobre, le Premier ministre, Saad Hariri, présentait sa démission et celle du gouvernement qu’il dirigeait. Le président Michel Aoun l’a acceptée tout en chargeant M. Hariri de gérer les affaires courantes jusqu’à la nomination d’un nouveau gouvernement.

Très respecté jusqu’à présent pour avoir défendu avec audace et courage l’intégrité du Liban, et pour avoir eu la clairvoyance de s’associer au Hezbollah afin de déjouer les projets des Anglo-américains visant à balkaniser la région, le président Aoun n’est plus ménagé par la foule. Son lien de parenté avec le ministre sans doute le plus haï de tous, Gebran Bassil, a fini par déteindre sur lui. Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah qui était vénéré, en ces temps de guerre, comme un héros, et pas que par les Chiites, est lui aussi tombé de son piédestal ; souvent par amalgame avec les autres, mais aussi parce que bon nombre de révolutionnaires auraient souhaité avoir son aide. Situation impossible pour le chef chiite, sans se faire accuser par Israël et ses parrains occidentaux de vouloir s’emparer du Liban !

La bonne nouvelle, dans cette situation inédite, est que le président Aoun semble avoir entendu les souffrances de son peuple. Après avoir proposé que le secret bancaire soit levé sur les comptes de tous les ministres et que leurs salaires soient réduits de moitié, le 31 octobre, il se déclarait prêt à rencontrer les responsables des manifestations, à nommer un nouveau gouvernement choisi parmi des personnes compétentes, et non plus selon leur affiliation politique ou communautaire, et aussi à mettre fin au confessionnalisme qui gangrène le système politique libanais depuis des lustres.

L’attente est longue

Pour l’heure cependant, on attend toujours le nouveau gouvernement. Manœuvres dilatoires ? Tentative de voir si la révolution tient sur la durée et s’il est possible de s’en tirer avec quelques mesurettes ? Incapacité de rompre avec les mœurs de l’ancien régime ? Le dimanche 3 novembre, plusieurs milliers de personnes sont descendues dans les rues près de Beyrouth pour apporter leur soutien au président Michel Aoun, qui a répondu en lançant un appel à l’unité nationale tout en réitérant ses promesses aux manifestants. « Nous avons mis en place une feuille de route pour lutter contre la corruption, redresser l’économie et établir un Etat civil », a rappelé le Président, avertissant que ce ne sont pas des réformes « faciles à concrétiser ».

Quelques heures plus tard, cependant, une foule encore plus dense et déterminée redescendait dans la rue, à Beyrouth et dans les deux villes côtières de Tyr, majoritairement chiite, et Saïda, majoritairement sunnite, pour exiger le départ de TOUS. Dès le lendemain, faisant preuve de dignité et de très grande inventivité dans la lutte, des élèves et des étudiants se déployèrent massivement dans les villes le matin ; le soir, ce fut au tour des femmes d’envahir la place centrale de Beyrouth avec des chandelles, mais aussi des casseroles pour se faire entendre ! Les jours précédents, des manifestations avaient eu lieu devant la Banque centrale du Liban, et les ministères de l’Education et de l’Intérieur.

Car la situation est réellement catastrophique sur le plan économique : un tiers de la population vit sous le seuil de la pauvreté, la classe moyenne voit ses revenus fondre depuis des années, les jeunes n’ont aucune perspective d’emploi, les services publics sont totalement délabrés.

Quel avenir pour le Liban ?

Cette révolution est un immense appel de détresse d’une population qui a perdu la peur de manifester, la peur de briser les murs confessionnels et de se reconnaître comme le miroir des autres, car elle n’a plus rien à perdre. Mais ce qui nous frappe, observateurs extérieurs du Liban ou Français attachés à ce pays avec qui nous sommes profondément liés par l’histoire, c’est la dignité et le respect de soi et de la nation dont font preuve ces manifestants qui exigent justice et reconnaissance de leurs droits les plus élémentaires : le bonheur, la sécurité d’un emploi, un toit et les services essentiels de la nation.

Une véritable République, ce à quoi les manifestants semblent aspirer, n’est pas juste une affaire de mots. Pour assurer les conditions de vie nécessaires à tous, les Libanais pourraient s’inspirer des réformes introduites en France après la guerre par Charles De Gaulle et le Conseil national de la Résistance, qui ont assuré une croissance stable à notre pays pendant plus de trente ans. Au cœur de ces mesures, la reprise du contrôle de l’émission monétaire. Car lorsqu’une République ne contrôle pas sa monnaie, c’est la monnaie qui contrôle la République. Et cela devient la principale source de corruption. Les Libanais pourraient aussi s’inspirer du rôle du crédit public, émis par la Banque de la nation sous contrôle public, pour la modernisation des infrastructures.

Enfin, le Liban ne pourra se développer que dans le cadre de la région du Moyen-Orient tout entière. Le rôle croissant qu’y joue la Chine, porteuse du développement économique dans le cadre de son projet de Nouvelles Routes de la soie, ainsi que celui de la Russie qui l’a protégé contre la politique d’anéantissement anglo-américaine, créent un cadre favorable pour le développement d’un Liban républicain et moderne. Autant d’occasions à saisir pour constituer une piste de décollage !