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Palestine : le Plan Oasis pour sortir du piège géopolitique

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Grands travaux d’infrastructures pour une coopération pacifique en Asie du Sud-Ouest

par Christophe Lavernhe

Alors que s’égrènent les jours sans qu’aucun accord de cessez-le-feu ne soit trouvé, le scénario d’une guerre de dépopulation se confirme en Palestine si les choses restent en l’état. Chaque jour qui passe rend les conditions de survie plus impossibles à Gaza et à un degré moindre en Cisjordanie. L’urgence des urgences est que les armes se taisent, néanmoins la période de ’l’après’ se prépare dès maintenant. Voyons en quoi l’esprit du plan Oasis peut poser les bases d’une paix durable dans toute la région.

Prisonniers d’enjeux qui les dépassent, le Moyen-Orient, et particulièrement la Palestine, vivent depuis les accords Sykes-Picot et la déclaration Balfour (1916-1917) dans une tension permanente, ponctuée d’irruptions violentes. Ils ne pourront s’en sortir qu’en se libérant de l’emprise des intérêts géopolitiques extérieurs à la région. Ces derniers veulent en effet y maintenir une sorte de chaos permanent, empêchant littéralement les nations qui la composent d’exercer positivement leur souveraineté et de coopérer. Avant d’être assassiné, l’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin avait fini par comprendre que toute solution à la question palestinienne passait par un dialogue direct avec « l’ennemi », en l’occurrence Yasser Arafat, le leader de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à l’époque. En s’entendant entre eux, les deux hommes reprenaient le contrôle de leurs destins respectifs. Au plus profond de lui-même Yitzhak Rabin, dur parmi les durs, avait compris que l’usage exclusif de la force était une cause perdue d’avance. De même pour Yasser Arafat, les deux hommes entamant un chemin dont les premiers jalons furent les accords d’Oslo (septembre 1993) et le traité de paix séparée israélo-jordanien d’octobre 1994.

« Nous vous disons aujourd’hui, haut et fort, assez de sang, assez de larmes, assez !  » martelait Rabin. Combattant de longue date, il avait acquis la conviction qu’« (…) aucune nation ne peut plus seule résoudre ses problèmes, qu’aucun pays ne peut plus se croire isolé. Chacun doit se défaire de cette fausse impression et coopérer avec les nations voisines et avec celles du monde entier (…) J’ai, à plusieurs reprises, exprimé mon espoir qu’en cette année 1994 nous parviendrons à un accord de paix avec nos voisins arabes. Du fond du cœur, nous sommes convaincus que la paix est possible, qu’elle est impérative, et qu’elle viendra (…) Tout ce que j’ai dit aujourd’hui, je l’ai dit de bonne foi, animé par le désir profond d’avancer sur une voie nouvelle, de secouer la poussière des conceptions périmées. Toute notre politique peut se résumer par un verset du Livre des livres, comme il est écrit dans Ézéchiel : ‘Je ferai avec eux un pacte de paix, ce sera une paix éternelle’ (…) Nous pensons que cette évolution ouvrira le champ de tous les possibles. Notre objectif est la paix et la sécurité d’Israël et de tous les pays de la région » (discours prononcé le vendredi 28 janvier 1994 devant l’Assemblée du Conseil de l’Europe, en tant que Premier Ministre).

Privés de l’impulsion de Rabin et prisonniers de leurs limites intrinsèques, les accords d’Oslo puis d’Abraham n’ont pas pu acter le partage équitable des territoires. Les actions de codéveloppement qui devaient s’en suivre (Annexe 4 des accords) n’ont pas eu lieu. Après la tuerie du « Déluge d’Al Aqsa », avec les crimes de masse actuellement perpétrés par le gouvernement Netanyahou en réponse, peut-on retourner à la table des négociations comme si de rien n’était ? Bien évidemment, non.

Le Plan Oasis consiste à restaurer un minimum de confiance en réunissant les deux camps autour d’un projet ambitieux de développement commun autour de l’eau. Ce n’est qu’en effectuant ce rapprochement que l’on pourra envisager une discussion apaisée sur les questions territoriales.

Aujourd’hui, faire vraiment la paix nécessite un point de vue supérieur, à même de prendre en compte les intérêts des deux parties. Si chacun fait droit à l’autre de ses revendications légitimes, il ne perd rien. Au contraire les intérêts en présence gagnent - sur tous les plans - à unir leurs forces. C’est ce que Madame LaRouche nomme, à l’instar du cardinal Nicolas de Cuse, « la coïncidence des opposés ».

Un passage obligé pour le développement des relations Afrique/Europe

Élargissons donc l’horizon, et mettons-nous en surplomb. Le Moyen-Orient, berceau des trois grandes religions abrahamiques qui l’ont façonné en retour, est sur le chemin des flux marchands continentaux vers l’Asie orientale et vers l’Afrique.

La zone qui couvre la Palestine d’avant 1948, la Syrie et la Jordanie est, quant à elle, le point de passage terrestre entre l’Europe (750 millions d’habitants) et l’Afrique qui compte actuellement 1,3 milliards d’habitants. Deuxième continent après l’Asie, l’Afrique dispose de la moitié des terres cultivables et un tiers des ressources minières inexploitées sur la planète, et, ce qui est le plus important, d’énormes potentialités démographiques (2,7 milliards d’habitants prévus en 2050). Autant dire qu’entre l’Europe et l’Afrique, Israéliens et Palestiniens sont au cœur d’un futur nœud ferroviaire, énergétique, civilisationnel et multiculturel de grande ampleur. Avec un axe Nord Sud, qui permettra de libérer le potentiel productif des territoires situés entre la Turquie et l’Égypte (corridor économique Europe/Afrique). Et un axe Est-Ouest passant plus au nord, le corridor Europe-Chine (via l’Asie occidentale et l’Asie centrale), qui est l’une des clés du développement de la plate-forme continentale euro-asiatique.

C’est cette vision du futur eurasien et eurafricain vers une humanité commune qui doit nous guider dès aujourd’hui. Plutôt que de se refermer sur eux-mêmes dans un face-à-face mortel, les deux peuples sont appelés à travailler de concert pour répondre aux besoins qui vont se faire jour. La part qui leur revient dans la nouvelle architecture de développement et de sécurité proposée par les BRICS (notamment la Chine) n’est pas la moindre ! (voir à ce sujet les « dix principes d’une nouvelle architecture internationale de sécurité et de développement » proposés par Helga Zepp-LaRouche, la Présidente de l’Institut Schiller).

L’eau enjeu n°1

Parmi les défis à relever en plus du sort des réfugiés palestiniens, l’approvisionnement en énergie et en eau (les deux questions étant liées) est ultra-prioritaire. Ces deux ressources conditionnent la plupart des activités humaines, surtout dans un contexte d’élévation significative des températures et de raccourcissement de la saison pluvieuse (allongement de la saison sèche) au Moyen-Orient.

Au stade où nous en sommes, négocier la paix c’est d’abord assurer une coexistence harmonieuse du point de vue de l’économie physique : la gestion de l’eau donc (récupération de l’eau, stockage, production d’eau fraîche, assainissement, distribution) et plus généralement les grandes infrastructures à même de relier et d’irriguer le territoire. Pour l’heure et depuis plus de 50 ans, Israël s’est efforcé d’avoir la main sur les ressources palestiniennes en eau (captage des eaux du lac de Tibériade et du Jourdain, préemptions des nappes aquifères et des sources du Golan notamment). Il s’organise pareillement pour « parrainer » la future exploitation des champs gaziers appartenant aux Palestiniens (Gaza Marine 1 et 2, 35 milliards de m3 identifiés depuis 1999 dans la Zone économique exclusive palestinienne), se faisant le juge-arbitre de l’avancée des travaux et de l’approvisionnement du territoire israélo-palestinien.

Le Plan Oasis prévoit une augmentation des quantités d’eau produite par les techniques de dessalement et de récupération/assainissement des eaux usées. Il se dégage d’emblée de la négociation inégalitaire puisqu’il part d’une ressource commune, dont la répartition géographique se moque des frontières. Pour ce qui concerne les installations qui vont orienter l’eau vers tel ou tel traitement, dans telle ou telle direction, le principe serait que chaque installation (usine de dessalement, canal, centre de traitement des eaux usées, stations de pompage etc.) relève de l’autorité qui gère le territoire en question, en accord avec les territoires voisins. Dans un deuxième temps, toutes les ressources en eau existantes sont affectées à un pot commun, à partir duquel l’eau est distribuée au prorata des besoins réels. Si ces « accords » font droit à la justice, chacun verra sa souveraineté respectée et ses droits reconnus, ouvrant la voie à un règlement politique. On ne parlera alors plus d’accord mais de traité d’état souverain à état souverain, à moins qu’à plus ou moins long terme le choix ne soit fait d’envisager une seule nation palestinienne où chaque citoyen ait les mêmes droits, qu’il soit juif, musulman, chrétien ou autre.

Ce qui a été fait jusqu’ici par les Israéliens (dessalement de l’eau de mer par osmose inversée, assainissement des eaux usées, cultures hydroponiques) donne autant de clés pour développer toute la zone, au-delà des territoires qu’il occupent, et avec en surcroît une énergie de source nucléaire (fournie par de petits réacteurs modulaires, appelés SMR). Les pays arabes de la région ont à leur tour la capacité d’aider les Palestiniens à participer à l’effort général impliqué par le Plan Oasis, qui prévoit en retour pour ces pays un accès étendu à l’eau (Jordanie, Syrie, Égypte etc.).

L’exemple du Néguev

Le désert du Néguev est emblématique des difficultés mais aussi du potentiel des zones désertiques si on arrive à les irriguer. Il représente plus de 60% de la surface du territoire israélien, mais n’abrite que 8% de sa population, dont une forte communauté de Bédouins (des arabes israéliens qui représentent 25% de ses habitants [1]). Les pionniers d’Israël, Ben Gourion en tête, souhaitaient pour le Néguev un avenir verdoyant et industriel. « Si nous ne parvenons pas à vaincre le désert, le désert nous vaincra » expliquait-il. En 2006, un nouveau ministère était créé avec la mission exclusive de refleurir le désert du Néguev d’ici l’an 2015. Shimon Peres en fut le ministre. Nous sommes en 2024 et on en est encore loin d’avoir atteint l’objectif fixé pour 2015. De par son ampleur (toute la région est impliquée et les dernières technologies sont mises en œuvre), le Plan Oasis peut, lui, relever le défi du Néguev. Dès que le déluge sur Gaza cessera, il faudra sans tarder sortir les plans, les tracteurs et les pelles, prenait soin d’insister Lyndon LaRouche. Et cela se prépare dès maintenant, sans attendre le cessez-le-feu. Les consultations et le temps nécessaires seront aménagés pour que les habitants participent aux décisions, épaulés dans leur questionnement par les experts nécessaires. Les réalisations concrètes et les rencontres bipartites feront avancer la reconnaissance mutuelle, créant les conditions d’un dialogue plus apaisé.

Aborder ce basculement alors qu’au moment où nous écrivons ces lignes, les victimes civiles sont encore écrasées sous les bombardements et affamées par le blocus, peut sembler tout à fait incongru. Nous pensons à l’inverse que le fait de ne rien prévoir pour ’l’après’ nous renverra au statu quo initial d’un cessez-le-feu entre violence et résignation. La mémoire des milliers de victimes israéliennes et des dizaines de milliers de morts et de blessés palestiniens mérite bien autre chose : qu’ils n’aient pas soufferts en vain, que leur martyre nous donne la détermination à faire advenir ce monde multipolaire que la grande majorité des nations appellent de ses vœux. Un monde où chaque vie humaine est sacrée, un monde où la souveraineté des peuples est rendue possible parce que chacun prend en compte l’avantage de l’autre.

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[1en conflit avec les autorités israéliennes qui cherchent à les sédentariser pour récupérer les terres